Préface 

par Pierre Weber, Professeur agrégé de lettres modernes

S’il fallait métaphoriser l’Alsace, sa position au cœur de l’Europe pourrait naturellement la présenter comme une charnière, une articulation.

Elle s’est trouvée, souvent pour son malheur, au point de contact entre les civilisations : des combats entre les « hordes venues du Nord et les guerriers francs », de la Guerre de Trente ans jusqu’aux deux Guerres mondiales, l’Alsace a traversé les siècles en première ligne.

C’est autour d’elle que s’articule le continent, autour d’elle que s’est articulée la construction du projet européen. Région charnière entre deux nations, elle n’est toutefois pas qu’une addition de deux cultures, de deux histoires, de deux tempéraments. Elle possède une culture, une histoire, un tempéra- ment à part entière, qui se sont successivement nourris des vicissitudes souvent chaotiques qu’elle aura eu à traverser. Et l’identité qu’elle s’est construite puise ses références et ses contre-modèles par-delà le Rhin ou les Vosges.

Gérard Loux, pour dresser un tableau original de cette région au carrefour de l’Europe, a choisi de situer ses nouvelles durant la période de l’Annexion ayant suivi la guerre franco- prussienne de 1870-1871. Ce faisant il lui a conféré plus de relief encore, doublant l’articulation géographique de son sujet de l’articulation historique d’une période elle-même éminemment cruciale. Charnière entre deux siècles, entre deux régimes politiques, entre deux guerres fratricides.

L’Alsace est un territoire qui pendant plus de soixante-dix ans a vu les deux plus grandes nations européennes se déchirer pour l’arracher aux mains de l’autre, mais qui se sent mal- aimée.

Ce paradoxe vient s’ajouter à tous ceux que Gérard Loux développe ou suggère au fil de ses récits, et qui précisent peu à peu l’esquisse, qui apportent chacun une épaisseur de trait, une couleur, une nuance supplémentaire pour affiner encore son tableau de l’âme alsacienne.

Ces seize récits se déploient comme autant de rayons, pro- posant un éclairage nouveau, tantôt érudit, tantôt drôle, tantôt poétique ou philosophique.

On voyage à travers les presque cinq décennies qu’aura duré l’Annexion, tout comme l’on voyage à travers l’Europe de la fin du 19ème siècle. On suit les pérégrinations et les ré- flexions du docteur Théophile Will, on côtoie avec lui le salon raffiné de la Comtesse de Pourtalès, les intrigues de diplomates, les cours royales de Pologne et d’Autriche, on parcourt avec lui la Neustadt flambant neuve aussi bien que dans les intérieurs bien plus humbles de paysans et d’artisans alsaciens, ou dans son cabinet médical à Lampertheim.

C’est l’Alsace qui prend corps au fil de ces textes. Et les dichotomies qui la fondent trouvent dans ces pages d’admirables illustrations.

L’Alsace chante en allemand mais lit en français : de la même manière le docteur Théophile Will évoque l’admiration sans borne de Louis II de Bavière pour la pompe wagnérienne, tout en appuyant ses réflexions sur les œuvres de Zola ou Vol- taire.

Les nombreux villages alsaciens arborant deux clochers, Lampertheim au premier chef, sont eux aussi une marque de cette charnière que constitue l’Alsace, entre une France catholique et une Allemagne protestante. La majestueuse cathédrale de Strasbourg pour les uns, pour les autres l’œuvre et la postérité admirables du pasteur Oberlin, saluée par le docteur Will dans un récit presque hagiographique.

L’Alsace se targue d’une rigueur toute allemande, et d’une impertinence résolument française. Et l’on pourrait énumérer encore nombre de ces définitions contradictoires. La force de l’Alsace réside surtout dans le dépassement de ces paradoxes. Ses agapes sont alsaciennes ; ses colombages, ses crépis colorés, ses troupes de théâtre amateur, ses marchés de Noël sont autant de fières revendications de son identité comme le sont aussi son droit local et sa spécificité de collectivité territoriale dans le Grand Est. Une identité définitivement marquée par cette position, géographique et historique, de charnière entre les deux géants.

Cet essai est également et surtout une ode à l’Alsace, un manifeste qui invite à saluer ses beautés, ses grands personnages, et à défendre son héritage.

Et la période de l’Annexion (autour de cette année 1898, carrefour « entre siècle des vanités et siècles des atrocités », comme le synthétise Gérard Loux) est le cœur de l’histoire récente de l’âme alsacienne, celui d’où partent toutes les pulsations qui la font vivre aujourd’hui.

C’est d’ailleurs justement durant cette période que les Alsaciens se sont progressivement puis définitivement choisis le drapeau rot un wiss rouge et blanc - symbole de leur attache- ment très fort à leur terre. L’historien y lit un réemploi des cou- leurs historiques de nombreuses villes alsaciennes, comme Strasbourg, Mulhouse, Sélestat ou Ensisheim, qui s’étendirent alors à l’ensemble de la plaine, mais le poète remarque sur- tout, en souriant, que ces deux couleurs se retrouvent sur les drapeaux des deux puissances qui l’entouraient : à la fois sur le drapeau tricolore français, et sur la bannière noir – blanc - rouge de l’Empire allemand. Et il ne manquera pas de relever la symbolique espiègle de ce drapeau rouge et blanc, articulation manifeste entre les étendards de ses voisins.

La curiosité intellectuelle du docteur Théophile Will, par ses lectures ou ses voyages, mènera ses réflexions encore bien au-delà des crêtes des Vosges et des rives du Rhin. Ses pérégrinations lointaines, de la Bavière à Moscou, de Pouchkine à l’Impératrice Sissi, lui permettront de connaître, plus intime- ment à chaque fois, l’Alsace si chère à son cœur. Et c’est peut- être là l’ultime paradoxe que l’œuvre de Gérard Loux met en lumière : plus le docteur Théophile Will - et le lecteur avec lui - s’éloigne de l’Alsace, et plus il y pénètre.

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1898  La tentation du paradoxe

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