Personnages

Le docteur Théophile Will s’est fixé à Lampertheim pour y exercer son métier.

Vingt-huit ans après le rattachement de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine au deuxième Reich allemand, le Docteur Théophile Will continue de parcourir la campagne alsacienne autour de Lampertheim dans son cabriolet hippomobile pour visiter ses patients.

Physiquement, le docteur Théophile Will, était un homme de petite taille aux cheveux noirs, au teint rougeaud, aux traits sans éclat qui avait barbe et moustache assez Belle Epoque.

Plus il vieillissait, plus il aimait boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursonne des marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement et la forme non pas d’une péninsule comme le décrit Edmond Rostand dans Cyrano mais d’une saillie fort respectable. Ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et panachées comme les dépeignait Honoré de Balzac. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés d’épines, ses petits yeux gris, où pétillait la ruse, suggéraient la bonté.

Tard le soir il revenait de sa tournée de malades, les épaules affaissées et le regard perdu dans des pensées secrètes, comme s’il savait qu’il y avait un monde entre le diagnostic qu’il posait et l’inquiétante réalité des pathologies de certains de ses patients.

Débarrassé de son manteau et de son chapeau, il s’approchait de la cheminée que son épouse avait ravivée d’une bonne bûche pour son retour. Les mains encore bleuies par le froid se tendaient vers les flammes qui lui léchaient les phalanges. Il les retirait alors rapidement, car elles constituaient son outil de travail lorsqu’il palpait un cou, pinçait de la peau, frappait des genoux, prenait la tension, bandait une blessure, recousait une coupure, écartait des paupières, cautérisait des plaies, réduisait une fracture, évaluait la température, s’arc boutait pour un accouchement, fermait des yeux pour toujours et s’en retournait chez lui après avoir serré chaleureusement les mains dans les familles qu’il visitait.

Bien qu’elle ne fût qu’une cousine éloignée du docteur Théophile Will, dans la famille, tout le monde l’appelait tante Adelaïde. Elle participait au repas parce que le Docteur Théophile Will s’assurait ainsi d’une animation à bon compte.

Plus âgée que le Docteur, elle exerçait le métier d’institutrice. En dehors de ses heures de cours, elle passait sa journée à dénicher dans la presse les phrases interlopes, qu’elle découpait aux ciseaux, pour lui permettre d’aiguiser son esprit caustique en mentionnant en marge sur le cahier où elles étaient collées son point de vue, asséné de sentences définitives, quels qu’en soient les sujets, même ceux qu’elle ne maîtrisait pas.

Elle accumulait ainsi toutes les rancœurs envers une vie qui ne lui avait pas fait de cadeau. Physiquement, son aspect filiforme ressemblait à une canche flexueuse dont les feuilles vertes et lisses, à section polygonale avec des fleurs disposées en panicule délicate et à rameaux ondoyants, disposent d’une arête genouillée insérée sur le dos de la glumelle extérieure. Le docteur Théophile Will insistait pour qu’elle ne soit pas confondue avec cette autre métaphore, la fétuque hétérophile qui se reconnait à ses feuilles rugueuses lorsqu’on les passe sur les lèvres. Et tante Adélaïde aurait préféré lui ressembler pour qu’on sente mieux ses aspérités.

Son visage long encadré d’une chevelure raide dont on n’aurait su définir la couleur, était habité d’un nez qui semblait n’être habitué qu’à renifler. Ses lèvres fines, que soulignait l’ombre d’une moustache noire, n’avaient jamais connu de baisers. Elle était donc célibataire mais célibataire devant le Bon Dieu ce qui était une garantie imparable de sa virginité.